Le jeu de boules
plates
par le Docteur C. DEVRIENDT (extraits
1939)
Le touriste qui parcourt la Flandre ne manque jamais de
visiter les villes et musées de Bruges, Gand, Anvers et en Flandre
française ceux de Lille, Bailleul et Dunkerque. Il jette un regard
nostalgique aux derniers moulins et s'en retourne avec la conviction d'avoir
tout vu, tout compris. Et pourtant ce dimanche après midi, pendant
qu'il presse sa voiture sur les grands chemins, il est agacé par
des attroupements qui encombrent les bas côtés. Que veulent
donc ces hommes qui gesticulent, courent, s'écartent, hurlent et
s'esclaffent ? Ne pourraient-ils faire place ?

Ce touriste serait pourtant bien inspiré de s'arrêter et
d'observer avec intérêt tous ces va-et-vient car au bout
de quelques minutes et sans l'aide d'un guide quelconque, l'âme
flamande lui serait devenue sensible comme si le pays lui avait mis dans
la main son cœur de chair.
Ces gens qui pullulent sur les routes comme des mulots dans les champs
se livrent en effet à la passion favorite de tout flamand bien
né : au jeu de boule, au "bolspel" et l'objet en bois
qui les attire comme un aimant est la boule plate, "de plate bol", un joujou sans équivalent dans la France entière
et qui ne semble guère connue des auteurs folkloristes.
La boule plate n'est pas la "sphère" des Provençaux
; elle ressemble à un disque épais, à un pain rond
: une vraie tête de flamand mais mieux équarrie. Elle est
légèrement biseautée de sorte que le tour ou surface
de roulement représente un plan incliné ; cette disposition
permet de distinguer deux faces inégales : l'une le contre-fort
ou le "contre-boote" constitue le versant extérieur
dont le diamètre mesure la hauteur maxima tolérée
dans les concours (22 centimètres), l'autre, plus importante, appelée
"de boote" ou "le fort" constitue le versant intérieur.
Les flamands de Belgique la nomment d'une façon plus expressive
le "trok" (de trekken=tirer) : c'est en effet de ce côté
qu'elle penche et qu'elle tombe. De plus, si au départ la trajectoire
de la course est une ligne droite sous l'action de la vitesse initiale,
en fin de parcours, sous l'effet du "tirant", du "trok", elle décrit une courbe de sorte que la figure tracée
sur le sol ressemble assez bien à une longue crosse d'évêque
ou à un immense point d'interrogation. Le rayon de cet arc de cercle
final peut être modifié par l'adjonction au "boote" d'une coulée de plomb ou d'une grosse vis comme le font
les Flamands de Belgique ; les Flamands de France se contentent d'y coller
au moment du jeu une masse variable de terre glaise appelée "clyte".

La boule plate est un objet strictement personnel au même titre,
dit le Flamand, "que sa pipe et sa femme", en temps ordinaire,
elle est reléguée au fond de la cave où elle évite
de se dessécher ; mais, au moment des concours, elle remonte dans
l'armoire ou sous le lit, à l'abri des maraudeurs de la maison.
La veille d'un tournoi, elle prend un bain pendant toute la nuit afin
de conserver sa pleine densité ; en sa compagnie fait trempette
un morceau de "clyte" qui devient ainsi compacte et malléable.
À la mort de son maître, la boule est donnée à un
de ses fils ou au meilleur ami. Elle porte souvent un prénom féminin
et peut être revêtue d'une robe verte, rouge ou blanche !
être sertie d'un anneau de cuivre ou de plusieurs rangées
de petits clous : plus elle est lourde, mieux elle route... à
condition d'être maniée par un bras vigoureux. Elle est tournée
par le charpentier du village dans les arbres du pays : l'orme, le chêne
et plus rarement le pommier. Ses dimensions varient au goût du client,
depuis la grande boule massive et trapue, lente et majestueuse qui va
droit son chemin, en dépit des cailloux, des ornières et
des caniveaux, jusqu'à la petite boule d'une course moins jolie
mais plus pittoresque : elle va si vite qu'elle semble avoir peur de ne
pas arriver et puis elle tombe brusquement comme une personne hors d'haleine
! Mais l'une et l'autre a ses avantages et ses inconvénients :
la grande boule conservant longtemps la vitesse acquise, dépasse
facilement le but ; de plus son lancer doit être impeccable : une
faute d'inclinaison au départ est amplifiée sur le trajet
et la courbe finale se trouve faussée ; la petite boule est plus
approximative mais elle se faufile, s'agrippe, saute, chavire et se redresse
et peut ainsi réaliser des succès de surpris ; la première,
objet de précision, est réservée aux maîtres
; la seconde aux gringalets, aux amateurs et aux femmes : c'est une "bonne fille" qui, par ses cabrioles fait les frais de verve des
"bolders".
Dans les villages de la plaine chaque estaminet dispose comme terrain
de jeu : d'une route ; d'une place ; d'une pelouse ; ou d'un square souvent
agrémenté de tilleuls, de peupliers ou d'un bosquet d'ormes.
La "compagnie-bolling" ou de l'ensemble de joueurs présents
se divise en deux camps. Les buts -toujours fixes- sont tracés
à la craie sur un galet ; un pavé ; une brique, sous forme
d'une petite croix. Le centre de cette croix s'appelle le "staak" ou le "doel" ou, en Flandre belge, le "put",
il est coiffé d'une touffe d'herbe qui le rend visible.
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L'intervalle entre les "staaks"
varie suivant la disposition des lieux. Habituellement un bolder fait
vingt pas d'un doel à l'autre. L'enjeu est un verre de bière,
une tasse de café, parfois une marmite de vin chaud. On convient
d'un total de points (8, 9, 10) que devra obtenir un camp pour être
déclaré vainqueur. Les points sont comptés de la
manière suivante : tous les bolders d'un groupe, puis ceux de l'autre
placent leur boule ; la plus rapprochée du staak désigne
le gagnant et donne priorité à son équipe pour commencer
le tout suivant. Mais cette même équipe mérite encore
autant de points qu'elle possède de boules plus proches du but
que la boule la mieux placée de la compagnie rivale. En cas de
contestation, on mesure les distances à l'aide d'un fétu
de paille, d'un mouchoir ou d'une longue ficelle. Les points sont notés
à la craie sur la boule du "chef de section" par autant
de bâtons.
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